- 23 octobre 2013
- petiteglise
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Dans ce nouvel article sur la dépendance, nous allons voir le parcours typique d'un joueur dépendant, les moyens de prévention et de traitement, et en quoi le poker est différent, ou semblable, des jeux de casinos.
Cet article est la suite de La dépendance aux jeux de hasard et d'argent.
La vie typique d'un joueur pathologique
L'archétype du joueur pathologique est le suivant :
- Sexe masculin (75,5% des joueurs excessifs contre 62,5% des joueurs actifs)
- Consacre +1500€ annuels au jeu (47% d'entre eux contre 7,1 des JA)
- Est financièrement précaire (57,8% ont un revenu mensuel inférieur à 1100€ contre 34,7 des JA)
- Ne possède aucun diplôme (36,3%)
- Propension à l'alcoolisme et au tabagisme bien plus grande que la population générale.
Voici le parcours typique du joueur pathologique, que l'on peut diviser en trois étapes. (ci contre, un véritable graph sharkscope d'un joueur en phase 2, de pertes)
- La phase de gains : un gros gain initial est souvent l'élément précurseur de l'addiction. Le joueur pouvant croire qu'il pourra gagner à nouveau dans le futur (voir les biais décrits précédemment).
- La phase de pertes : La chance tournant, le joueur dilapide son gain initial et devient perdant. Le joueur cherche à se refaire, et mise généralement de plus en plus, comportement que l'on appelle le chasing. En parallèle, face aux inquiétudes grandissantes de son entourage, le joueur va commencer à mentir et jouer en cachette.
- La phase de désespoir : Les symptômes de cette dernière étape du jeu pathologique sont les suivants : dépression, anxiété, isolement, troubles du sommeil, sans parler des ennuis financiers, ayant pu inciter le joueur excessif à commettre des délits.
Prévention et traitement de la dépendance aux jeux de hasard et d'argent
Deux écoles s'opposent en matière de traitement : celle prônant l'abstinence et celle prônant la pratique raisonnable.
La première semble jusqu'à présent préférée par le gouvernement. On songe au fichier des interdits de jeux (35.000 noms), accessible aux casinos et opérateurs de jeux en ligne, qui est la plus grosse mise en œuvre française contre la dépendance aux jeux d'argent. Ce fichier, auquel n'importe quel joueur peut s'ajouter volontairement (pour au moins 3 ans) a ses limites : au vu de l'offre illégale, il est facile pour le joueur interdit de contourner cette interdiction, de plus beaucoup de joueurs pathologiques ont peur de l'abstinence, et n'osent pas s'y engager.
Le jeu contrôlé paraît un objectif à plus attractif et moins difficile à atteindre. Pour cela plusieurs modes de traitement existent. La psychothérapie, les groupes d'entraide (type Gamblers Anonymous), l'assistance sociale (aide financière et juridique), et les médicaments (antidépresseurs).
Le plus efficace semble être d'identifier les croyances erronées du joueur pathologique, puis de les corriger. La modifications de ces croyances entraîne alors un jeu plus rationnel, voire une abstinence. Il s'agit donc de faire en sorte que le joueur puisse rationnellement prédire ce qui va se passer après ses mises.
Il en va de même en manière de prévention. Au lieu de se contenter d'interdire ou de restreindre l'accès aux jeux de hasard et d'argent, il vaudrait sans doute mieux informer la population sur le jeu pathologique, l'initier à la compréhension des jeux, du hasard, des probabilités et des biais fréquemment vus chez les joueurs.
En effet, les jeux de hasard et d'argent ne sont pas un mal en soit. Le jeu est une activité que l'on retrouve dans toutes les ethnies humaines et bien d'autres espèces animales. Les jeux de hasard et d'argent sont populaires dans nombre de cultures depuis l'antiquité.
On peut retirer bien des satisfactions de la pratique des jeux de hasard : l'appartenance à une communauté, le plaisir d'une certaine atmosphère, la fierté d'être considéré par le personnel, l'adrénaline du jeu à proprement parler...
Reprenons l'exemple d'une personne qui décide de miser 1000€ à la roulette dans une soirée. Un comportement sain de joueur récréatif et qu'elle se dise qu'elle va profiter de la beauté du casino, du respect du personnel, du verre offert, de ses amis et qu'elle va de plus vibrer durant le jeu. Pour cette soirée divertissante, elle sait qu'il lui en coûtera en moyenne 27€. On peut gagner de l'argent à un jeu Ev- ; on peut également perdre plus que l'Ev. Mais la véritable question est de savoir si les bénéfices secondaires valent le coût de l'Ev.
Quand on va au restaurant, au bowling ou au cinéma, on sait que l'on va perdre de l'argent, mais on juge que l'on tirera suffisamment de plaisir de ce prix. Il doit en aller de même à chaque mise : le joueur doit savoir ce qu'il peut perdre, ce qu'il perd en moyenne et penser que les plaisirs à côtés compensent cette perte.
Le loto est parfois appelé « impôt sur la stupidité ». En effet, c'est un des jeux les plus perdants : la FDJ ne reverse que 50% des mises. L'Etat est donc, évidemment, le principal gagnant. Mais est-il si stupide de jouer au Loto pour autant ? Quand on achète un ticket à 2€, on perd en moyenne 1€. En échange de cette Ev de -1€, on peut se mettre à rêver. Si un joueur sait qu'il va perdre en moyenne 1€ -et souvent 2€-, mais qu'il est prêt à payer ce prix pour pouvoir rêver, alors il est rationnel de jouer.
La plupart des croyances erronées sont connues depuis longtemps, malheureusement, elles servent bien plus à produire du jeu pathologique, qu'à le prévenir.
C'est ainsi que la FDJ a mis en ligne tous les résultats du Loto depuis sa création, pour inciter ceux qui n'ont pas compris l'indépendance des tirages. Il en va de même dans nombre de jeux de casinos où sont affichés les précédents résultats.
Beaucoup de jeux (de grattage, de casino) utilisent l'effet du « presque gagné » mentionné dans l'article précédent.
Les gagnants sont systématiquement mis en valeur (« Ici, un gagnant à XXXXX€ »). Nettement plus visibles, ils tendent à corrompre la probabilité de gagner dans l'esprit des gens.
La plupart des jeux tendent à faire croire au joueur qu'il dispose d'un certain contrôle (ex : les images qui défilent, le manche et le bouton arrêt des machines à sous, alors que tout est joué au moment où le joueur mise...)
Sans parler des publicités et slogans ouvertement manipulateurs « 100% des gagnants ont tenté leur chance »
Ce n'est pas faux, mais il faudrait aussi avoir à l'esprit que 100% des perdants ont tenté leur chance...
Dépendance : les spécificités du poker
A l'inverse de tous les jeux d'argent et de hasard pur, le poker est un jeu auquel on peut être gagnant régulier.
On peut diviser les joueurs en deux grandes catégories, elles-mêmes divisibles en deux sous catégories :
Les raisonnables
- Les regs « maîtres d'eux mêmes », la plupart des joueurs gagnants, souvent pros ou semi pros.
- Les récréatifs qui se savent perdants et qui pratiquent le poker comme le bowling : une activité ludique dont le plaisir à un coût qu'ils sont prêts à perdre.
Les déraisonnables
- Les regs accros. Certains joueurs gagnants sont de véritables workhaolics, jouant au poker au détriment de leur famille, de leurs amis voire de leur santé. Il est difficile de savoir qui rentre dans cette catégorie, car on peut être un nerd du poker et parfaitement heureux, or, parler de dépendance n'a de sens que lorsque le poker crée plus de mal que de bien au joueur. Cependant, tout joueur régulier a connu des périodes, plus ou moins longues, durant lesquelles il se disait trop jouer. La plupart arrivent très bien à se limiter, d'autres non, malgré leur volonté. On peut donc parler de dépendance pour quelques joueurs gagnants.
- Les fishs qui se surestiment. Typiquement, ils jouent sans aucune gestion de bankroll. On les croise sur internet et aussi très souvent dans les casinos, cercles et tripots, sur des tables de NL200+ alors qu'ils n'ont pas le niveau NL10. Perdants réguliers, ils se souviennent d'une soirée où ils ont fait un gros gain, et attribuent leurs pertes à la malchance.
Comme on le voit, les joueurs dépendants au poker correspondent bien aux catégories décrites dans l'article précédent, avec d'un côté des joueurs surestimant le moment présent (les regs accros) et de l'autre les joueurs ayant une vision biaisée du jeu (les fishs qui se surévaluent)
Mais les joueurs de poker sont moins sujets à la dépendance que les autres, pour au moins trois raisons :
- Le joueur de poker est obligé d'apprendre un minimum les probabilités, il est donc moins victime des biais et croyances erronées vues dans le 1er article sur la dépendance au jeu.
- le poker étant un jeu de compétence, beaucoup de fishs sont obligés de constater qu'ils sont moins forts que leurs adversaires. Il est plus facile de s'imaginer gagnant au casino où il « suffit » de battre le prélèvement, qu'au poker où il faut battre le prélèvement et en plus compenser la différence de niveau.
- Le poker est un jeu lent, or on sait que la vitesse du jeu est un facteur influant sur l'addiction.
Le poker traditionnel est donc un jeu somme toute assez peu propice à la dépendance, comparé aux jeux de casinos. Mais si on considère les Expressos de Winamax, ces SNG hyper turbo winner takes all 3-handed, où le gain est tiré au sort, compris entre 2 fois et 1 000 fois le buy-in, c'est à dire un jeu très rapide avec facteur chance énorme, gros gain potentiel, et edge limité, on est sans doute assez proche des jeux de casinos. Cela dit, la plupart des joueurs d'Expresso sont « sains » et il faut saluer les efforts faits par les rooms pour se renouveler.